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SANDRA KISS

LE PIRE ESCORT BOY DE NOËL

Extrait Chapitre 1

1

Mes chers amateurs de scandales,

Après trente ans passés à observer les mauvaises décisions des autres et, surtout, à vous les rapporter, je pensais sincèrement que plus rien ne pouvait me surprendre. Puis Clara Cruz m'a fait changer d'avis.

Regardez-la.

La voilà, à 55 ans, sur le point de pousser les portes de l'Ember avec son amie Evelyn, cougar assumée et grande consommatrice de jeunes mâles. Clara ne peut pourtant pas ignorer l'endroit où elle met les pieds. Ce club, à la réputation sulfureuse, est précisément le genre d'établissement où les bonnes résolutions de l'année sont priées de rester à la porte (ainsi que les maris).

Votre dévouée langue de vipère, Kitty Monroe

IZAN

Je comptai une nouvelle fois les billets avant de les rabattre contre ma paume tout en jetant des coups d'œil en bas, dans la salle. Cent. Deux cents. Trois cents. Les cris des femmes hystériques sous les spots rouges et dorés ne me déconcentraient pas. C'était un soir de fin de semaine comme un autre. Les billets volaient, l'alcool coulait à flot et des corps musclés, transpirant, s'agitaient sous le nez des clientes, bougeant sur de la musique bruyante. Mon regard s'accrocha à une blonde d'une quarantaine d'années qui venait de glisser un billet dans l'élastique du boxer d'un des gars. Sa copine filmait la scène en riant. Ici, les choses les plus banales et les plus extraordinaires se côtoyaient. Je repris mon compte.

Quatre cent vingt ! Pas mal pour une soirée où je n'avais même pas encore eu besoin de sourire beaucoup, ni de suivre l'une d'entre elles à l'extérieur du club. À 30 ans, j'aurais dû ressentir quelque chose devant cette liasse, mais à la place, je ressentais surtout l'envie de rentrer chez moi, de prendre une douche et d'oublier l'odeur de parfum, le goût du champagne tiède qui collait à cet endroit. Onze putains d'années que je vivais de ça ! Je poussai un profond soupir, rangeai les billets dans la poche de mon jogging puis appuyai mes avant-bras sur la rambarde de l'étage. L'endroit était bondé, mais là où j'étais, il n'y avait personne. Mon ancienneté me permettait d'avoir certains avantages.

Quand j'étais arrivé à New York, à 19 ans, j'avais des étoiles plein les yeux et suffisamment de rêves dans le crâne pour croire que cette ville n'attendait que moi. Manhattan brillait tellement fort que j'en avais oublié de regarder ce qui traînait dans les caniveaux. Je voulais de l'oseille. Oui, des tonnes de billets et rapidement. Je voulais prendre ma revanche sur la vie, prouver à mes parents que je pouvais réussir sans faire d'études. Lécher le cul d'un patron dans un bureau minable, ce n'était pas pour moi. Je ne voulais pas finir comme eux, être enfermé dans une vie faite d'une pauvre routine. Non, moi, je voulais les beaux appartements, les restaurants hors de prix, les fringues que je voyais dans les vitrines et les filles qui ne regardaient même pas les mecs comme moi. New York était un monde où l'apparence était essentielle.

Alors, quand Louisa m'avait abordé dans ce café pour me proposer ce travail d'escorting très bien payé, dans son club, j'avais trouvé ça génial. Une opportunité impossible à refuser. Passer du temps avec des femmes riches, les baiser sans s'ennuyer avec les sentiments, recevoir des cadeaux hors de prix, les hôtels… La belle blague. Au fil des années, j'avais compris une chose : l'argent rapide n'est pas facile.

Puis tout était devenu mécanique. Un prénom remplacé par un autre. Un parfum par un autre. Un lit par un autre. Les mêmes mensonges, les mêmes soupirs. Des fois, je ne jouissais même pas. Il n'y a pas que les femmes qui savent simuler.

L'amour ?

Il fallait vraiment être sacrément naïf pour croire encore à cette connerie après avoir passé 11 ans à voir ce que les gens étaient prêts à faire dès qu'ils pensaient que personne ne les regardait.

Je baissai de nouveau les yeux vers la salle. Une femme brandissait une poignée de billets pendant que mon collègue en pantalon de cuir se frottait contre elle sous les encouragements de ses consœurs. Je plissai les yeux. Avait-elle une alliance ? Eh oui ! Je lâchai un rire sans joie. Certaines ne prenaient même pas la peine de l'enlever. Izan, si tout ça t'emmerde, pourquoi continues-tu ? J'ai essayé d'arrêter, de me ranger, d'ouvrir mon restaurant, mais tout s'était cassé la gueule à cause d'un mauvais investissement de ma part. J'ai perdu mes économies et aussi l'argent que j'avais emprunté. Un échec total. Résultat, j'étais toujours là sans aucun autre objectif de reconversion pour le moment, au service de ces dames. À croire que mon destin était lié à ce club qui refusait de me laisser m'en aller et qui avait transformé mon cœur en pierre.

— Izan, je te cherchais.

La voix d'Alex m'arracha à mon poste d'observation. Je tournai la tête dans sa direction. Il venait de terminer sa danse dans un des salons privés. Nous avions été embauchés à l'Ember presque en même temps et nous étions de suite devenus amis. Il y en avait des choses à raconter sur nous deux. Heureusement qu'il était là pour éloigner mes pensées sombres.

— J'ai fini ma soirée, lui indiquai-je en me redressant. Qui qu'elle soit, elle devra revenir demain.

Alex détourna ses yeux gris et passa sa main sur sa barbe fournie. Je fermai un bref instant les paupières. Ce geste trahissait qu'il avait quelque chose de particulier à m'annoncer.

— Vas-y, dis-moi !

— Evelyn est là, elle veut te voir.

Je grimaçai en l'envoyant paître.

— Eh bien, dis-lui que je suis déjà parti. Je n'ai pas envie de rester là ce soir.

— Izan…

Il avait l'air très sérieux. Et ce n'était pas dans ses habitudes.

— Je crois vraiment que tu devrais aller la voir dans ton salon. Ça a l'air d'être important.

Après une seconde d'hésitation, je me laissai convaincre. Alex avait toujours de bons pressentiments.

— Elle n'est pas seule, me prévint mon ami avant que nous rentrions dans la pièce.

Mes yeux firent le tour de l'endroit puis je laissai échapper un soupir las.

— Qu'est-ce qu'elles ont toutes à me recommander auprès de leur amie ?

Alex haussa les épaules.

— À croire qu'elles aiment les types froids et peu bavards.

Alors qu'il poussait la porte, j'eus le temps de lui glisser un "va te faire foutre !"

Evelyn, habillée d'une robe portefeuille noire très ajustée, était installée dans le grand canapé de velours rouge, une coupe de champagne à la main, parfaitement à son aise. Je la connaissais depuis assez longtemps pour savoir qu'elle ne venait jamais à l'Ember uniquement pour boire.

À 55 ans, elle assumait absolument tout. Son argent, ses rides, ses envies et surtout son goût prononcé pour les hommes qui avaient vingt à trente ans de moins qu'elle.

En m'apercevant, son visage s'éclaira. Elle se leva. Mon attention fut alors attirée par la présence de la femme qui l'accompagnait. Je ne l'avais jamais vue. Elle devait avoir sensiblement le même âge que ma cliente, mais les ressemblances s'arrêtaient là. Son amie avait les cheveux longs, méchés caramel et les yeux noirs en amande. Son sac serré contre elle, elle semblait nerveuse, mal à l'aise et n'avait pas touché à son verre. Evelyn se pencha alors vers elle en lui donnant un petit coup de coude.

— Je t'avais dit qu'il était sexy. Je suis sûre qu'il fera l'affaire.

Putain ! Je me tournai vers Alex pour le fusiller du regard. Hors de question que je me déshabille maintenant. Mais je savais aussi que je n'avais aucun intérêt à froisser Evelyn. Je revins vers les deux femmes en leur adressant un sourire et un bonjour banal.

— Désolé, mesdames, mais mon service est fini. Je suis attendu.

Comme je m'y attendais, Evelyn fit comme si elle n'avait rien entendu.

— Izan, je te présente ma meilleure amie, Clara Cruz. C'est sa première fois au club.

Et elle est terriblement coincée au lit.

— Enchanté.

Bien que je n'exprime pas ma pensée à voix haute, cette Clara sembla la deviner car elle rougit aussitôt en se recroquevillant sur elle-même.

— Bon sang, Evelyn, qu'est-ce que nous faisons là ? murmura-t-elle dans l'embarras.

Ma cliente se força à sourire.

— Allez, un peu de cran, grogna-t-elle entre les dents. Il est ton seul espoir.

— C'est terriblement gê…

Je me raclai la gorge, leur rappelant que j'étais là et que j'attendais.

— Nous sommes un peu pressés, intervint Alex. C'est le rush et le salon doit se libérer.

Evelyn hocha la tête en poussant son amie à se lancer.

— Tu peux lui dire que je mords seulement quand on paie plus cher, lâchai-je avec une pointe d'agacement.

Troublée, la femme rougit davantage. Evelyn, elle, éclata de rire. Je pris une profonde inspiration avant de tourner les talons.

— Désolé, mais je dois vraiment y aller.

— Attendez, j'ai besoin de vous.

Enfin ! Je pivotai sur moi-même en cachant du mieux possible mon agacement. La femme, nerveuse, marqua un temps d'hésitation avant de finalement chercher maladroitement ses mots. Je connaissais cette hésitation. Le petit combat intérieur entre ce qu'une femme voulait et ce qu'elle était capable d'avouer à haute voix.

— C'est pour ma fille !

Quoi ?! Intrigué, j'arquai un sourcil. Alex laissa échapper un hoquet de surprise. Putain, on me l'avait jamais faite celle-là.

— Izan, se dépêcha d'intervenir Evelyn, Clara ne cherche pas un escort, non…

À voir son hésitation, l'idée devait être encore plus tordue que ça.

— Écoutez, je sais que vous avez des problèmes financiers… enfin non, pas à proprement parler. Vous devez de l'argent, une dette…

Déconcertée par ses paroles décousues, troublée et anxieuse, la femme répéta deux fois la même phrase en balbutiant avant de réussir à repartir :

— Et je peux vous aider à la régler.

Je tournai lentement la tête vers Evelyn, furax. Elle leva sa coupe.

— Ne me regarde pas comme ça.

— Comme quoi ? demandai-je avec une douce fermeté.

— Comme si tu envisageais de m'étrangler.

— J'envisage surtout de revoir notre définition du mot confidentialité.

— Tu me remercieras dans cinq minutes, rétorqua-t-elle, non sans une pointe de malice.

Je revins sur la Clara en la priant du regard de se dépêcher.

— Je voudrais que vous passiez du temps avec ma fille durant cette période de Noël.

— Je ne couche pas avec les filles de mes clientes !

— Mais… vous et moi ne couchons pas ensemble.

Je poussai un soupir. C'était vrai.

— Ma fille s'appelle Paloma.

Quelque chose dans sa voix changea lorsqu'elle prononça son prénom.

— Elle a 28 ans et ne croit plus en Noël.

— C'est un peu normal, répondit Alex. Qui croit encore au père Noël à cet âge-là ?

J'étais perplexe.

— Non, enfin… je veux dire… elle ne croit plus en cette fête qui était si chère pour elle autrefois. Depuis la mort de son père, toute la magie a disparu.

Je redressai mes épaules, touché par l'émotion qui ressortait dans la voix de cette femme.

— Ma fille ne célèbre plus rien. Elle ne fait plus de projets. Noël était autrefois sa période préférée de l'année et aujourd'hui, elle ferait probablement disparaître le mois de décembre du calendrier si elle le pouvait.

Elle paraissait véritablement soucieuse.

— Je sais que ce que je vous demande est fortement délicat, mais je suis prête à vous donner une très bonne compensation pour ce travail…

Joignant le geste à la parole, elle glissa sa main dans son sac à main bordeaux, Chanel, pour en ressortir une grosse enveloppe bien remplie. Je l'arrêtai net et secouai la tête.

— Je vais décliner votre proposition.

Mon ton glacial interpella Alex qui tourna vivement la tête vers moi. Je fis semblant de jeter un coup d'œil à ma montre avant de conclure par un rapide "salut" et de me retirer.

Sortie officielle le 1er décembre 2026

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